Nicolas Gougain: "L'Eglise dispose de bien moins de relais qu'avant"
INTERVIEW - Nicolas Gougain, porte parole de l'Inter-LGBT répond à nos questions alors que l'Eglise propose mercredi une "prière pour la France" qui s'invite dans le débat politique. L'Eglise ne voit pas d'un très bon oeil les projets du gouvernement qui veut ouvrir le mariage à tous les couples et permettre l'adoption aux homosexuels. Le porte parole des associations homosexuelles à l'impression de "revivre les débats sur la loi de 1905" mais juge que l'Eglise "dispose de bien moins de relais qu'avant".
Fréquence ESJ: L'Eglise catholique propose une prière pour la France qui aborde l'ouverture du mariage pour les couples homosexuels. L'Eglise est-elle dans son rôle en s'invitant dans un débat très politique ?
Nicolas Gougain: Cette position de l'Eglise n'a rien de surprenant. Ce qui est choquant au fond ce n'est pas tant la prière que l'explication qui en est donnée dans les médias depuis quelques jours par les différents représentants de la Conférence des évêques de France. Ainsi, Mgr Barbarin affirme que sur certains domaines le législateur n'aurait pas à intervenir pour ne pas heurter les croyants. On croirait revivre les débats sur la loi de 1905. Cette opération de communication rondement menée n'aurait ainsi pour but que de mettre la pression sur les parlementaires. C'est en ce sens que l'Eglise sort de son rôle. Le religieux n'a pas à s'immiscer dans le politique, la loi est faite pour toutes et tous - croyants ou non.
L'Eglise se préoccupe d'une institution historiquement religieuse, on peut comprendre l'intérêt que l'Eglise porte à ce débat.
C'est surtout oublier que le mariage est un "mariage civil" depuis bien longtemps en France. Rien n'obligera, demain, les Eglises à célébrer des unions entre personnes de même sexe. Pour autant, celles et ceux qui souhaitent le faire devant le Maire doivent pourvoir le faire afin de bénéficier des mêmes droits, des mêmes devoirs qui en découlent et des mêmes protections. Enfin, la manière dont l'Eglise instrumentalise la question de l'intérêt de l'enfant est insupportable. En déclarant que toutes les familles ne se valent pas (300 000 enfants grandissent dans des familles homoparentales) ou que toutes les manières de "faire famille" ne se valent pas, l'Eglise laisse de côté des enfants du seul fait de l'orientation sexuelle de leurs parents. Le Défenseur des droits a reconnu il y a peu qu'il était justement dans l'intérêt de l'enfant de reconnaître sa famille et de sécuriser les liens avec ses parents.
N'est-il pas préférable de donner la parole à l'Eglise plutôt que d'entendre uniquement des organisations plus extrémistes ?
Il est vrai qu'hormis l'institut Civitas, présidée par un belge qui a un lourd passé avec l'extrême droite de son pays, peu de personnes ou de structures s'exprimaient aujourd'hui. Encore une fois la position de l'Eglise n'a rien de surprenant. Pour autant, pour moi, la ligne jaune a été clairement franchie au moment où Mgr Barbarin a expliqué que le législateur ne pouvait pas intervenir sur des thèmes chers à l'Eglise. Avec de tels raisonnements nous n'aurions jamais légalisé le divorce ni l'avortement ni encouragé la diffusion du préservatif.
Lorsque le parlement examinera le projet de loi, craignez-vous de devoir faire face à une Eglise "militante" qui pourrait s'immiscer dans le débat ?
L'Eglise dispose de bien moins de relais qu'avant. D'autre part, un sondage daté de mardi nous rappelle que 65% des Français (dont 45% des catholiques pratiquants tout de même) sont favorables à l'ouverture du mariage aux couples de même sexe. Fait nouveau, pour la première fois la majorité parlementaire et gouvernementale est en adéquation avec l'avis des Français sur ces points là. Lors du débat sur le Pacs la plupart des arguments contre faisaient clairement référence à la demande de reconnaissance de l'homoparentalité que le Pacs allait entraîner (rappelons que le Pacs n'ouvre aucun droit en terme d'adoption conjointe, de filiation ou de partage de l'autorité parentale). L'homoparentalité est finalement "en débat" depuis des années dans notre société. Le débat parlementaire aura lieu à la rentrée dès que le projet de loi sera déposé mais le sujet n'est absolument pas nouveau. Il n'y a donc pas de raisons d'attendre encore plus. J'espère que l'adhésion au projet de loi saura dépasser les clivages politiques et que l'opposition parlementaire ne retombera pas dans les travers des débats sur le Pacs. Ironiquement tout le monde vante aujourd'hui les apports du Pacs y compris ses plus fervents opposants au moment du vote. Enfin, je ne comprends pas cette obsession des institutions religieuses ou de certaines associations familialistes à s'opposer à une réforme qui, au fond, ne changera rien au quotidien des hétérosexuels si ce n'est d'admettre l'existence et la reconnaissance sociale de l'homosexualité. Rien ne sera "imposé" à qui que ce soit. Les couples hétérosexuels ne perdront strictement aucuns droits.
Comment réagissent autour de vous les membres de l'Inter-LGBT qui se reconnaissent comme catholiques ?
La réaction de l'association des chrétiens LGBT "David et Jonathan" (l'une des plus vieilles association LGBT de France) est révélatrice du malaise de la "base" face aux propos de la hiérarchie religieuse. Ils ne mâchent pas leurs mots et jugent la position des évêques clairement homophobe. Plusieurs journalistes à l'occasion de mes précédentes interviews sur le même sujet m'ont rapporté que des prêtres et curés ne suivraient pas la consigne de la Conférence des évêques de France pour la prière du 15 août estimant le texte rétrograde et excluant vis à vis des homosexuels.
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