RAMF: ce qui se dit, entre autres, au Bourget

Écrit par Robin MARON le .


Tariq Ramadan UOIFC'est dans un contexte médiatique de campagne présidentielle qui, au gré des évènements, fait une nouvelle fois la part belle à l'islam, que se déroule en ce moment même au Bourget la vingt-neuvième rencontre annuelle des musulmans de France.

 

Organisé par l'Union des Organisations Islamiques de France le rassemblement, qui a pour intitulé cette année « Foi, Réforme et Espérance » devrait réunir sur une période de quatre jours (du vendredi au lundi) plus de 200 000 personnes. Vendredi, Claude Guéant, déjà à l'origine de la décommande de plusieurs intervenants étrangers pour cause de propos jugés dangereux, promettait que les pouvoirs publics mettraient tout en œuvre pour surveiller qu'aucun discours de haine ne soit déclamé ni qu'aucune femme entièrement voilée n'apparaisse dans l'espace public. C'est à en faire presque oublier selon Haïfa, qui tient un stand sur le salon, que « la RAMF, c'est surtout l'occasion pour des milliers de musulmans français de se réunir pour échanger, assister à des conférences et réfléchir à comment s'impliquer ensemble dans et pour la société française ».

« Mohamed Merah et Anders Breivik ne sont que les faces d'une même pièce »

RAMFSamedi en fin de matinée, dans la gigantesque salle de conférence (aux deux tiers remplie pour l'heure), Amar Lasfar, figure de l'UOIF, prenait la parole pour dénoncer l'attitude injuste de Claude Guéant. « On n'a jamais entendu de paroles haineuses lors de nos réunions. L'Etat nous juge dangereux et nous a reproché de prêcher en arabe alors que cela fait depuis plus de vingt ans que nos imams prêchent dans la langue de Molière qui est celle des jeunes musulmans. D'autres organisations prêchent en arabe et là par contre l'Etat ne dit rien » déclarait celui qui est aussi le recteur de la mosquée de Lille-Sud. Il a aussi sommé les musulmans de tisser le dialogue avec « l'autre » afin de mieux faire connaître l'islam et de faire savoir « aux juifs et chrétiens que les musulmans aiment Moïse et Jésus qui sont aussi leurs prophètes. ».

Se sont ainsi succédés à la tribune plusieurs intellectuels musulmans ou pas, à l'instar du sociologue Raphael Liogier qui a tenu à remercier l'UOIF pour ses invitations répétées qui lui ont permis de « faire fuir ses préjugés sur l'islam et les musulmans ». Ce dernier est aussi revenu sur Mohamed Merah « qui représentent avec Anders Breivik les faces d'une même pièce. L'un tue au nom de l'islam, l'autre contre mais dans les deux cas c'est une image fantasmagorique de l'islam », ajoutant que c'était aux musulmans présents dans la salle de déconstruire cette image.

« Il font comprendre ceux qui nous en veulent »

L'expert en sciences politiques Suleiman Gabryel a lui insisté sur la nécessité de comprendre les gens qui pourraient en vouloir aux musulmans. « Ce qui me rend malheureux, ce n'est pas le discours sur l'islam mais les causes de ce discours parce que mon pays est en crise. Ça ne sert à rien de dire qu'ils nous en veulent, qu'ils ne nous aiment pas, qu'ils sont méchants. Eux aussi sont en crise, eux aussi ont des problèmes. Il faut les comprendre et aller vers eux » déclarait-il devant un auditoire tout à l'écoute.

La séquence émotion sera à mettre sur le compte de la yéménite, Tawakkul Karman. A la fin de la table ronde qui consacrait la femme et sa place dans les révolutions (« la deuxième aile de l'oiseau »), le dernier prix Nobel de la paix, main dans la main avec la constituante tunisienne Meherzia Labidi commençait à entonner « Ash-shab yurid isqat an-nizam », l'hymne du « Printemps arabe » sous les applaudissements et les chœurs de la foule debout pour l'occasion.

« Soyez des gens de créativité qui apportent de la beauté à la France »

Mais à n'en pas douter, et les organisateurs de l'UOIF l'ont bien compris en la programmant en clôture des conférences de la journée. L'intervention la plus attendue par les visiteurs était, et la montée palpable de l'excitation dans la salle pour le coup ultra comble l'a prouvé, celle de l'intellectuel suisse Tariq Ramadan. C'est accueilli sous un tonnerre d'applaudissements et quelques cris d'encouragement que l'ancien jeune pensionnaire du Servette de Genève s'est rendu à son pupitre. « Vous connaissez ma fatwa. Applaudir, c'est halal. Mais applaudir pendant 50 minutes, c'est haram et ça ne favorise pas la réflexion » débutait avec sa touche d'humour habituelle le professeur d'islamologie. Tariq Ramadan a tenu, pour l'accueil de cette rencontre, à rendre hommage à la France « qui ne doit pas être confondue avec son gouvernement qui ne la représente que pendant cinq ans » avant de continuer en conseillant au gouvernement de « rester fidèle aux principes de libertés d'expression » et « que même si on n'est pas d'accord avec ce que l'un ou l'autre peut dire, la démocratie c'est toujours de le laisser dire ».

Enfin, Tariq Ramadan a aussi souhaité transmettre un message personnel à certaines personnes présentes dans la foule. « Je m'adresse à vous mesdames et messieurs des renseignements. Vous qui m'entendez. Si vous rapportiez au gouvernement ce qu'on dit vraiment et pas ce qu'ils aimeraient qu'on aie pu dire pour devenir plus dangereux que nous ne le sommes, ce serait une bonne chose. Et vous nous rendriez service ».« se prévaloir de Voltaire pendant quatre ans et demi puis de l'oublier à deux semaines des élections ». Agacé par les débats « dépassés » sur « l'islam de France », il a rappelé que « l'islam est un quant aux principes et qu'il accepte toutes les cultures du monde dans ce qu'elles ont de meilleur ». Il a aussi insisté sur « la chance pour les jeunes musulmans de vivre dans une société qui donnait accès à l'éducation » et rappelé « le devoir d'instruction de tout musulman ». Le petit-fils d'Hassan al-Banna (fondateur des Frères musulmans) a par ailleurs évoqué « l' expérience historique de l'islam en Occident qui peut permettre aux musulmans du monde de se réapproprier ses moyens et, avec une éthique, de se battre pour les droits, la vérité, la transparence et la démocratisation » avant de faire part de ses inquiétudes sur la crise, la situation internationale et « l'un des grands défis à venir » à savoir « la division chiite-sunnite sur des bases totalement fausses ». Il a également appelé les musulmans à s'engager dans la société auprès des non-musulmans : « Vous avez plein de concitoyens qui en ont marre tout comme vous et qui ne demanderaient qu'à vous connaître. Atténuez leurs peurs et travaillez avec eux ». Puis de les inviter à être « des gens de créativité qui apportent de la beauté à la France ».


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