Journalisme et communication : « union libre » ou « c’est compliqué » ?

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Des offres d’emploi dans des services de communication interne proposent des intitulés de « journaliste territorial » ou « journaliste d’entreprise ». Elles illustrent un phénomène d'hybridation entre journalisme et communication. Ce mélange concerne méthodes de travail et évolutions de carrière.

D'un journalisme à l'autre ?

Il serait tentant de voir dans les journalistes territoriaux de purs communicants. La fiche métier de la profession sur infos.emploipublic.fr laisse au plus planer une ambigüité : « suivant la collectivité locale qui l’emploie, le journaliste territorial s’appelle chargé de publication, de communication voire rédacteur territorial ou secrétaire de rédaction ».

Les institutions auraient misé sur l’image du journaliste, vu comme un « héraut de l’information », pour attirer dans la communication les diplômés toujours nombreux d’école de journalisme. Cette analyse intuitive élude un fait. Les journalistes territoriaux collectent des infos, effectuent des prises de vue, rédigent des articles. Un travail proche de celui de journaliste. L’équivalent existe d'ailleurs dans le privé avec les journalistes d’entreprises. À lire une offre d'emploi du groupe La Poste : « rédacteur en chef des publications à destination des médias internes (journaux et web) du Groupe. Ces publications sont destinées à informer les collaborateurs sur l’activité de l’entreprise, ses orientations stratégiques ». Mais la carte de presse, Graal des journalistes, est refusée aux deux par la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes professionnels (CCIJP) pour des raisons évidentes « d’indépendance éditoriale ». En novembre 2019, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a par exemple confirmé la décision du CCIJP de ne pas renouveler le précieux sésame pour le rédacteur en chef adjoint de la revue « Info Levallois ». Peu importe qu'une association édite le bulletin.

Une hybridation des méthodes...

Cette problématique s’inscrit dans un mécanisme plus large, celui de la perméabilité entre journalisme et communication. Dans Les cahiers du journalisme, Cégolène Frisque, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Nantes, indique que « les pratiques rédactionnelles tendent de plus en plus à s’hybrider, avec une utilisation croissante des techniques para-journalistiques dans la communication et une prégnance accrue des logiques promotionnelles et commerciales dans les activités journalistiques des secteurs concernés. » En résumé, les médias tirent une part de leurs revenus des pubs, proposées sous différentes formes, parfois déguisées. En face, des marques produisent leur propre contenu. Sur ce point, rien de nouveau sous le soleil : les origines du « brand content » remonteraient à l’apparition du Guide Michelin en 1900. La machine s’est emballée avec le digital. Exemple frappant, Red Bull TV lui a donné des ailes avec ses documentaires ou miniséries sur le sport, qui peuvent être vus tels quels et non comme des pubs.

Il resterait pourtant une « muraille de Chine » entre les deux métiers. Dans le leblogdelinfocom, Dominique Cozzi, consultante médias et ancienne journaliste au Figaro, est catégorique : « on n’a jamais vu un communicant de chez Apple vanter les mérites de Samsung ! Informer et communiquer sont deux choses différentes. »

… Et des carrières

Ce croisement impacte-t-il les évolutions de carrière ? L’article « Où vont les journalistes qui quittent la profession »  de l’Observatoire des Médias repose sur une enquête-témoignage d’une cinquantaine de répondants menée par Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias et chercheur à l’EHESS et Adénora Pigeolat, étudiante en droit à l’université du Havre. Elle apprend que l’option de la communication – « qui était attendue » – est le second débouché après l’enseignement. Il est même le principal secteur de reconversion, avec le marketing, d’après un travail mené par Valérie Devillard, professeure des universités en info-com et Guillaume Le Saulnier, maître de conférences.

La tendance ne se limite pas à l’Hexagone. Le chercheur québécois Mathieu-Robert Sauvé l’évoque dans son ouvrage Le journaliste béluga, référence explicite à l’animal en voie de disparition : « Quand on a eu pour mandat d’informer la population de manière équilibrée et complète, devenir le porte-parole d’une entité commerciale ou publique qui a intérêt à cacher certains aspects de sa gouvernance est assurément un changement de cap. Cela n’empêche pas qu’on puisse être honnête des deux côtés de la clôture, mais il faut reconnaître que les balises ne sont pas les mêmes. »

Investissement et précarité en cause ?

Évidemment, chacun est libre de choisir la carrière qui lui plaît. Interrogé par Fréquence ESJ, Denis, jeune père de famille navigant entre les deux sphères, confie : « Après beaucoup de travail en rédac quand j’étais plus jeune, ce n’est plus vraiment compatible avec la vie que je souhaite mener aujourd’hui. Je ne trouve plus de façons d’exercer le métier (celui de journaliste) en équilibrant avec ma vie privée. C’est pour cela que maintenant je fais surtout de la com ».

En plus des raisons liées à l’emploi du temps, une autre explication peut venir des recherches de Cégolène Frisque : « Pour les journalistes en situation d’instabilité professionnelle, les activités de communication apparaissent souvent comme un appoint indispensable ».

Attention à ne pas conclure que les journalistes les plus précaires sont seuls concernés. France Culture explique que ce phénomène est aussi visible par le haut. Exemples cités parmi d’autres, Bruno Roger-Petit a endossé la casquette de conseiller d'Emmanuel Macron à l'Élysée après avoir porté celle d’éditorialiste au magazine Challenges. Chemin inverse pour Laurence Saillet, ancienne porte-parole du parti Les Républicains et désormais chroniqueuse à C8 et CNews.

Mais sans être oiseau de mauvais augure, pour les journalistes comme pour les communicants, les nuages semblent noirs des deux côtés. La crise sanitaire devrait aggraver une paupérisation qui s’ajoute aux diverses menaces sur la liberté d’informer.

 

Photo : Flickr. D'après le syndicat info-com de la CGT, les journalistes qui exercent à la fois dans la presse et les publications territoriales cacheraient cette dernière activité à leurs employeurs pour ne pas perdre leur carte de presse.

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