Loi sécurité globale : irresponsable cécité gouvernementale

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ÉDITO - Au-delà du débat de fond sur une dérive sécuritaire du gouvernement Macron, les multiples rebondissements autour de la loi de sécurité globale révèlent, avec fulgurance, l’incapacité du pouvoir à anticiper les réactions d’une société française de plus en plus fragilisée.

La polémique soulevée par la loi de sécurité globale s’inscrit dans la continuité d’un inimaginable feuilleton. Après la crise des gilets jaunes déclenchée (contre toute attente !) par la hausse du prix des carburants, après la mobilisation contre la réforme des retraites cristallisée par l’âge pivot à 64 ans (disposition finalement retirée !), au milieu d’une crise sanitaire  sans précédent dont la gestion même  est critiquée (et critiquable !), en plein épicentre d’un cumul de menaces inégalé (sanitaire, économique, social, terroriste, géostratégique), le gouvernement vient derechef de se faire surprendre par la simple conséquence de ses décisions. En jetant ce nouveau pavé dans la mare de la cohésion sociale, joue-t-il le rôle de l’apprenti sorcier ou du pompier pyromane ?

D’aucuns observateurs, à l’instar du général Pierre de Villiers, s’alarment ainsi  d’un risque de guerre civile. « Devant les crises qui s’empilent, la France peut basculer »,  alertait l’ancien chef d’État major des armées, dans l’édition dominicale du Parisien du 6 décembre. Sans aller jusqu’à s’unir au chœur des Cassandre, on déplorera l’absence de stratégie qui fait suite à une longue série d’atermoiements, revirements et autres errements au sommet de l’Etat. « Le bon sens, c’est ce qui manque globalement (…). Le bon sens, c’est une stratégie. (…) La stratégie amène la confiance. Et la confiance, c’est le carburant de l’autorité », résume l’homme qui avait démissionné avec fracas au début du quinquennat. Si « gouverner, c’est prévoir », gouverner c’est aussi « ne pas plaire » et, partant, ne céder ni aux sirènes de la rue, ni aux pressions  de quelque corps que ce soit. Or de nombreuses dispositions de la loi de sécurité globale sont des concessions patentes aux syndicats de police. Les déclarations du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin en faveur d’un floutage des forces de l'ordre ou de l'accréditation obligatoire des journalistes devant couvrir une manifestation, avant de se raviser, ont encore ajouté à la suspicion clientéliste.

« L’influence d’une grande nation est dans la sagesse de ses lois ». La loi de sécurité globale s’oppose à la célèbre maxime d’Emile de Girardin. Trop réactionnelle, elle ne s’inscrit pas dans ce précieux temps long de la sage politique. Elle est une mauvaise loi car mal rédigée et, surtout,  inopportune. Au cœur de tous les débats, l’article 24 qui a focalisé toutes les critiques, en voulant notamment pénaliser la diffusion malveillante d’images des forces de police alors que le problème se situe bien ailleurs dans la loi de la jungle des réseaux sociaux. Génial concept que cette volonté manifeste de porter préjudice aux forces de police qui a laissé le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti  lui-même des plus perplexes, forcé de rappeler ainsi sur BFMTV le 22 novembre que  « dans le droit pénal français, on ne peut pas poursuivre des gens pour une intention » ! Il aurait pu, de plus, souligner que dans le Code pénal et dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse, le délit d’incitation à la haine existe et qu’il permet donc déjà de sanctionner une personne, un journaliste qui utiliserait une vidéo tournée dans un but malveillant. Loi « inacceptable » et « inutile » a vite tranché la Défenseure des droits, Claire Hédon. Exit ?

Comment le gouvernement pouvait-il ne pas subodorer que ce texte allait susciter une levée de boucliers du côté des journalistes et des défenseurs des libertés dès lors qu’il touchait à la loi de 1881 sur la liberté de la presse ? Pis, comment ne pas prévoir qu’il allait faire descendre des milliers de Français dans la rue et provoquer, de nouveau, violences et destructions, à l’heure où le pays est supposé être confiné et que des millions de gens craignent pour leur avenir ? Au delà du magistral cafouillage sur l’article 24 mal ficelé, remanié, retiré et du sort qui lui sera finalement réservé dans les prochaines semaines, ce sont les conditions mêmes de la mise en œuvre de cette proposition de loi qui sont sujettes à caution. Examinée dans l’urgence, en pleine crise sanitaire, la proposition de loi portée par la majorité, directement inspirée par le pouvoir exécutif, aurait au contraire mérité un débat de fond,  sans procédure accélérée, entouré de tous les avis éclairés et indépendants des autorités administratives compétentes à commencer par le Conseil d’Etat. En agissant ainsi, le gouvernement non seulement se décrédibilise mais fait peser sur lui un soupçon d’autant plus insoutenable qu’il touche ici aux droits et libertés fondamentaux avec des mesures qui posent des choix de société profonds comme la surveillance par drones, le recours accru à la sécurité privée.

Changement de paradigme ? Spectre d’un monde à la Orwell ? Au lieu de renforcer la panoplie des outils répressifs utilisables face à la montée inéluctable des mouvements sociaux liée à l’accroissement des inégalités sociales et à la paupérisation, l’exécutif ne devrait-il pas réfléchir, a contrario, à des scénarios de sortie de crise positifs et bienveillants pour la société ? À l’heure où les périls s’accumulent,  alors que la pandémie ne va qu’exacerber les tensions sociales préexistantes et que la désespérance gagne, la loi de sécurité globale pourrait bien constituer cette étincelle qui met le feu aux poudres. Le gouvernement devrait à tout le moins cesser d’attiser les crispations entre les différents corps sociaux en stigmatisant les uns ou les autres, selon le vent du jour et son envie de racoler l’un ou l’autre sur tel ou tel média.  Électoralisme ? Clientélisme ? Cécité ? Impéritie ? Irresponsabilité ? La France a un besoin urgent d’apaisement et de vérité.

 

Photo : Stephane MAHE

 

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