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Victor Erofeev : « Avec le caviar et les femmes, la langue est véritablement ce que nous faisons de meilleur en Russie »

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LITTÉRATURE - L’écrivain Victor Erofeev était présent au Salon du livre pour présenter son Encyclopédie de l’âme russe. Nous avons tenté de percer le mystère de ce concept moins invariable qu’il n’y paraît.

Comment définiriez-vous cette fameuse « âme russe » ? 

L’âme russe est une chose très politique. Elle est stalinienne dans le sens où elle contient tous les gènes du stalinisme. L’âme russe aime le culte du pouvoir et la violence. Et en même temps, elle est tendre, pleine d’amour, sexuelle. C’est un mélange intéressant. 

L’âme russe date pourtant d’avant Staline ... 

Bien sûr, mais elle change de forme tous les cent ans. Auparavant, avant la révolution, l’âme russe était plus proche du tsarisme et de la monarchie. Pour l’instant, elle existe toujours sous sa forme stalinienne. Ce qui n’est pas étonnant quand on voit que plus de la moitié de la population aime encore Staline aujourd’hui. 

La Russie est tiraillée entre l’Europe et l’Asie. L’« âme russe » penche-t-elle plutôt du côté de l’Occident ou de l’Orient ? 

C’est un mélange des deux, un cocktail. Plus vous montez dans la hiérarchie sociale et culturelle, plus vous devenez européen. Mais une partie non négligeable de la population, notamment en Sibérie, rejette l’Europe et sa société de consommation, car celles-ci ne les intéressent pas. 

Dostoïevski qualifie l’âme russe d’« énigme ». Avez-vous réussi à percer cette énigme ? 

Plus ou moins, oui. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre. L’énigme est, par définition, ce que l’on ne comprend pas, mais que l’on peut sentir intuitivement. Vous, les Français, vous allez toujours au centre pour régler les choses, vous cherchez le compromis. Nous, les Russes, nous n’aimons pas les compromis, nous cherchons surtout les pôles. 

La population russe constitue une extraordinaire mosaïque ethnique et culturelle. Est-il possible de rassembler autant de cultures et de peuples différents sous l’appellation « âme russe» ? 

Il existe d’autres nationalités au sein de la Russie, comme les Tatars. Mais j’écris sur les Russes, qui constituent une grande partie de la population russe. La Russie est une nation unique pour ses valeurs, ses idées sur la vie et la mort. Mon amour pour mon pays ne m’empêche néanmoins pas de garder une part de scepticisme, frôlant parfois le rejet. La situation n’est pas toujours simple. Pour ce livre, ils ont voulu m’envoyer deux fois en prison. 

Vous écrivez : « Comme tous les Russes, j’ai la nostalgie de l’espoir. » Les Russes sont-ils désespérés ? 

Chez nous, en Russie, il n’est pas question de vivre mais de survivre. Malgré les difficultés, nous essayons de vivre pleinement. Pour cela, l’espoir est nécessaire. Mais lorsque celui-ci devient permanent, il finit par se confondre avec le désespoir. S’ajoute à cela la distinction entre deux mondes différents au sein de l’âme russe : le monde public, fait de désespoir ; et le monde privé, plein d’aventure. 

Vous rapportez une anecdote amusante selon laquelle la providence enverrait ceux qui ont commis des fautes se réincarner en Russie. Être Russe, c’est donc une punition divine ? 

Il s’agit en effet d’une page humoristique. Les conditions de vie sont si dures en Russie que cela peut être vécu comme une punition. Malgré tout, lorsqu’un Russe part habiter à l’étranger, il finit par ressentir, au bout de quelques années, une nostalgie particulière. La Russie est un monde très spécial. La plupart des journalistes que je connais n’apprécie pas les différents gouvernements russes, ni ceux de l’époque soviétique, ni ceux d’aujourd’hui, mais tous aiment le pays, son peuple et sa culture. Moscou est, à mon avis, beaucoup plus intéressante que la plupart des capitales européennes. Ce que je vais vous dire va vous paraître bizarre mais, la Russie est un paradis pour l’écrivain – paradis risqué, mais paradis quand même ! On y mène une vie passionnante, pleine d’émotions, de virages et de mirages. 

Le sentiment de culpabilité est très présent dans la littérature russe, dans votre œuvre comme celle de Dostoïevski. L’homme russe est-il foncièrement coupable ? 

C’est difficile à dire. Toute responsabilité implique une forme de culpabilité. Mais les Russes ne veulent pas être responsables. Il faut pourtant bien que quelqu’un soit coupable ! Pour de nombreux Russes, ce n’est pas Poutine qui est coupable, c’est l’État. 

Vous n’êtes pas toujours tendre avec l’homme russe, que vous qualifiez d’« être profondément immoral. » Pourquoi l’homme russe a-t-il une si faible estime de lui-même ? Pourquoi tant de mépris ? 

L’immoralisme est arrivé après la guerre civile, durant laquelle des familles se sont entretuées. C’est à partir de là que nous avons commencé à avoir une morale conditionnée. Nous savons instinctivement ce qu’est le « bien » et le « mal ». Mais si nous n’appliquons pas la morale, c’est par instinct de conservation. La vie c’est comme le bobsleigh : pour survivre, il faut bien négocier les virages. 

Ayant grandi et vécu entre la Russie et la France, vous avez un rapport assez particulier avec la question de l’identité. Vous brouillez sans cesse les pistes en « francisant la Russie » et en « russifiant la France ». Vous vous décrivez comme un « Européen russe qui n’est ni russe ni européen ». C’est assez paradoxal ... 

C’est toujours comme ça ! Ma première femme polonaise et moi avons vécu ensemble pendant trente ans. Elle n’est ni restée tout à fait polonaise ni devenue tout à fait russe ! La Russie et l’Europe sont deux mondes différents. C’est comme être entre deux chaises : tout dépend de la distance qui les sépare. Mais c’est bien pour l’écrivain d’être entre deux mondes. Mon mode de vie est plutôt européen. Mais en littérature, c’est différent. La culture russe est d’une telle richesse, il ne faut surtout pas l’abandonner. Le russe est une langue chamanique, beaucoup plus grande que ce que les traducteurs en font. Je ne dis pas cela par patriotisme : avec le caviar et les femmes, la langue est véritablement ce que nous faisons de meilleur en Russie. 

Dans Ce bon Staline, vous décrivez l’écrivain comme « un réveil déchaîné qui sonne pour réveiller le monde ». C’est votre cas ? 

C’est une bonne question. Les gens sont comme des petits poissons qui dorment dans un aquarium, parce qu’ils sont fatigués, stupides ou amorphes. On ne peut pas sortir tout le monde de son état de sommeil, mais si l’on arrive à réveiller quelques personnes de talent, c’est déjà ça. 

 

 

 

 

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