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L’urbex, balade post-apocalyptique

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REPORTAGE - 22h30 banlieue parisienne. Thibault nous a rejoint en voiture. Auparavant inconnu, il deviendra notre guide pour les prochaines heures. Une règle à respecter : le suivre et rester discret. Ce soir, nous faisons de l’urbex. 

 

Face à nous, un décor digne d’un film d’apocalypse : un cinéma abandonné, figé. La nuit est tombée, le froid nous ronge le visage. Deux choix s’offrent à nous : le suivre directement dans le vif de l’action ou le laisser entrer d’abord pour nous ouvrir une porte. Pas d’hésitation, on ravale nos questions et on avance avec lui. Thibault, 1m75 environ, la vingtaine marche l’esprit tranquille. « Ce soir je vous emmène dans un cinéma abandonné ». Le décor est planté. L’excitation liée à l’inconnu embrume notre cerveau. Devant nous se dresse un bâtiment des plus moches. Le genre de bâtiment en ruine qui ne vous interpelle nullement en temps normal, excepté pour sa laideur dans le paysage. Celui où vous n’imaginez à l’intérieur que des squats et des rats pour seule compagnie. Pour Thibault ? Du pain bénit. 

Fermé depuis 2004 pour faillite, le cinéma a été laissé à l’abandon depuis. Dans le respect des règles de l’Urbex le lieu restera tu. Pour rentrer, Thibault nous fait passer par le côté, escalader au-dessus des barrières. Derrière des branchages : une bouche d’aération. La mission : passer à travers pour retomber dans une salle. Première épreuve, ne pas glisser et passer près des tuyaux d’aération. Une fois à l’intérieur le silence règne. La pièce est délabrée, comme en décomposition, des morceaux de bois jonchent le sol. Seules les bobines de film déroulées sur le sol nous rappellent que nous sommes dans un cinéma. Lampe de poche comme unique lumière, l’ambiance est sombre et silencieuse. C’est à pas de loup que nous découvrons les lieux, soucieux de ne pas marcher sur du verre. Première porte épaisse : première salle de cinéma. Comme figée, la salle est presque intacte. Les classiques sièges rouges ne sont recouverts que de poussières. La toile de l’écran a été arrachée. « Volée » nous dit Thibault. « Elles ont toutes été prises depuis longtemps ». Urbex_toilettes.JPG

L’histoire de ce lieu ? « Le cinéma a fermé en 2004 pour faillite. Mais je ne l’ai découvert que l’année dernière après l’avoir cherché pendant des mois d’après une photo ».  Dans une autre salle, les toilettes sont restées presque intactes, si on ferme les yeux sur la saleté. Sur une porte des précédents visiteurs ont laissé une trace de leur passage « le capitalisme nuit à votre santé et à celle de votre entourage ». Cette dernière condamne l’accès à la salle de bain. « On peut y accéder si vous voulez, mais tout doit être remis exactement à sa place ensuite ». Dans un tel décor délabré, à l’abandon depuis des années, aucune trace de notre passage ne doit être laissée. « C’est dans le respect de l’Urbex. On visite, mais on ne détruit pas, ne force pas ou ne vole pas. Certains le font, mais ils ne respectent pas les règles ».  Des règles ? Urbex_ciné_2.JPG

Dans une autre salle, un des murs a été défoncé. « C’était pour accéder à la salle d’à côté qui était fermée ». Des objets, des documents jonchent le sol au milieu du verre. Des boîtes de bobines de films vides sont encore intactes, traces du passé. 

Dans une salle de projection à côté, une vingtaine d’impacts de balles marquent la vitre. Nous sommes seuls ce soir, mais notre imagination fait le travail pour nous. Nous imaginons la scène, violente. « On ne sait jamais sur quoi ou sur qui on va tomber avec l’urbex. Des amis à moi sont déjà tombés sur des combats de chiens et ont dû se cacher pour ne pas se faire repérer ». Si cela l’effraie ? Loin de là. « C’est aussi ça qui me plaît. L’excitation du danger et de l’interdit.  C’est aussi pour ça que je n’y vais jamais seul ». Urbex_Balles.JPG

« Ma philosophie de vie est simple : ça passe ou ça casse »

« Pour me suivre maintenant, éteignez vos lampes ». Thibault nous guide dans l’ancienne salle d’entrée du cinéma, l’ex « entrée publique ». Une vitre nous sépare de l’extérieur, mais la pénombre de la nuit nous cache. Des escaliers en colimaçons nous mènent à l’étage. L’air froid me mord les joues. Nous sommes sur le toit. Moins d’un mètre de hauteur nous sépare du vide. Rassurant. Le toit se présente en quatre paliers à plus de deux mètres de hauteur chacun. « On va monter tout en haut ». La pluie a trempé les sols. Consigne de sécurité : marcher tout à droite des toits. « Sinon en dessous c’est le plafond de la salle ». Pour y arriver : escalader sur les gouttières. L’appréhension est palpable, mais trop tard pour reculer. Mieux vaut ne pas réfléchir à ce qui se trouve sous nos pieds. Non la vue n’est pas époustouflante arrivée en haut. Mais le sentiment lui, est intense. De cette escalade, de cette visite et de notre présence clandestine, l’adrénaline coule dans nos veines. La clope aux lèvres, Thibault vidange à plusieurs mètres de hauteur. 

La peur ? « Je n’en ai pas. Ma philosophie de vie est simple : ça passe ou ça casse. » s’exclame-t-il. « Je suis conscient des risques quand je les prends, mais je les accepte. S’il doit arriver quelque chose c’est la vie c’est tout ».  Le danger de tomber sur un autre visiteur ? « Ça m’est déjà arrivé d’être repéré par des gardiens ou même par les flics. Après il faut savoir courir et ne pas se faire attraper. Mais j’en rigole ensuite ». Vous avez dit tête brûlée ?  

Pour redescendre, un seul moyen : il faut sauter sur le toit d’en-dessous. Une broutille pour Thibault qui avance sans se poser de questions. Un pas de géant pour moi. Jamais eu d’accident ? « En urbex des courses poursuites, mais je ne me suis jamais blessé. Par contre en dehors j’ai eu un accident de moto il y a quelques mois. Côtes cassées. Le médecin m’a dit de me reposer. Mais bon pas le temps, je suis remonté direct après. Je suis juste essoufflé pour un rien maintenant » rétorque-t-il en riant. Dans l’immeuble d’en face un homme apparaît à sa fenêtre et nous fixe. « On va partir on ne sait jamais s’il appelle les flics ».

« L’adrénaline de l’interdit »

De retour en bas, les pieds sur le sol ferme et sec la pression redescend. Pour nous, jeunes novices, derrière nos visages que l’on essayait de garder neutres, l’excitation était bien présente. Pour Thibault, une visite de routine. 

Pour sortir, Thibault nous guide à travers le cinéma jusqu’à une sortie de secours. Sur le chemin, une salle d’eau. Au fond, des aiguilles. Dans un angle sur le reste d’un fauteuil, un chaton décédé depuis des années. « C’était un repaire à chat ici avant ». Urbex_cinéma.JPG

Thibault nous ouvre la porte. Elle se claque derrière. Nous sommes dehors. La tension retombe. Nous sommes à l’extérieur ! Libres de nous balader sans avoir à cacher notre présence. Le cinéma lui n’a pas bougé et continue de se délabrer derrière nous. Dans un dernier débriefing dans la voiture, Thibault nous raconte ses débuts dans le milieu. « J’avais quinze ans environ. Au début je visitais, me baladais simplement dans des lieux fermés. Avec le temps c’est devenu une passion. L’excitation de chercher un lieu pendant des mois. Le plaisir en le retrouvant, encore plus grand si on est les premiers. L’adrénaline de l’interdit. J’ai commencé avec petit puis avec le temps on veut toujours plus interdit, plus gros ». 

Une discipline en vue

URBEX – Ces lettres ne vous disent peut-être rien pourtant c’est ce que vient de nous faire vivre Thibault. Des millions de vues sur YouTube, des pages dédiées uniquement à cette pratique… L’exploration urbaine, ou la visite de lieux fermés et/ou abandonnés, peut se targuer de rassembler une large communauté, toujours en essor, à travers le monde. 

Contacter un Urbexer n’est pas compliqué. Mais le convaincre de vous emmener avec lui l’est. Milieu très fermé, les zèbres se laissent difficilement approcher. Nul besoin de chercher très loin, quelques clics sur votre moteur de recherche permet de rendre compte des règles strictes entourant cette pratique : discrétion, secret, respects des lieux et mesures de sécurité. Malgré son caractère « illégal » la pratique est très encadrée. Loin de nous décourager, Thibault a accepté de nous emmener (notez le caractère exceptionnel). 

L’Urbex est régi par des règles. Un peu paradoxale pour une activité clandestine ? « C’est la base. Lorsque l’on visite un lieu on aime trouver tout intact. Alors il faut penser au prochain visiteur, qu’il ne soit pas venu pour rien ».  Et la question du secret ? « On ne dévoile pas les adresses et les lieux que l’on visite. Même à nos amis. Ou alors seulement en échange d’autres spots. C’est ce qui est excitant ! Parfois je cherche un endroit pendant des mois avant de le trouver. »Urbex_vue.JPG

Mieux qu’une définition Wikipédia Thibault nous a fait vivre l’urbex. « Je vous ai emmené dans un endroit simple encore. Si vous voulez la prochaine fois on ira sur les toits de Paris ».  Une proposition qui pique mon attention tout en réveillant mon instinct de survie. La peur mêlée à l’excitation, n’est-ce pas le combo addictif que déclenche l’urbex ? « L’histoire aussi. J’aime connaître et découvrir l’histoire du lieu que je visite. Tomber sur des documents abandonnés ». D’où les règles de respect du lieu. Et le spot on le partage ? « Si on donne trop facilement les adresses, ils vont être visités et détériorés. Il y a des casseurs. Et puis on perd l’appréhension de chercher et trouver le lieu ».  

Alors la prochaine fois, rendez-vous sur les toits de la capitale ? Nous attendons de nous remettre de la première expédition et qui sait peut-être un jour, si le cœur est assez accroché. 

 

Instagram de notre guide : @chvt_

 

RAPPEL : 

La pratique de l'urbex est dangereuse et illégale. Elle peut entraîner des poursuites pour violation de propriété privée ou pour vandalisme. À ne pas reproduire.

 

Photo Margaux Narkiewicz / Fréquence ESJ

 

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